Orage

Le temps est encore à l’orage. En tout cas, il fait encore chaud, si bien qu’on se prend à l’attendre, cet orage.

Paris, juin 2014

Paris, juin 2014

Sans impatience. On est loin de cet été d’il y a quelques années, où, en attendant la  fin de l’année, dans un logement temporaire qu’une grande baie vitrée transformait en une sorte d’énorme four à micro-ondes. Le rideau noir gondolait de chaleur, et l’orage ne venait pas – d’ailleurs, il n’est pas vraiment venu.

Paris, juin 2014

Paris, juin 2014

Cette nuit-là, ce n’était pas la première fois que je m’amusais à faire des photos simplement par la fenêtre. Le point de vue n’était pas si mauvais: il manquerait une focale un peu plus courte que standard, et surtout mon trépied, qui n’était pas disponible. Tant pis! Cela fait une pause entre les images de militants.

Paris, juin 2014

Paris, juin 2014

Un an après

Je n’ai pas beaucoup photographié des manifestations. J’y ai plus souvent participé, sans appareil, même si les yeux ouverts. La tentation était toujours là, malgré la présence de vrais journalistes qui ont de quoi intimider. Si je n’ai pas pris beaucoup de photos, je commence à voir ce que je voudrais y capter.

Place de la Bastille, 7 juin 2014

Place de la Bastille, 7 juin 2014

Mais ce samedi, je n’y étais pas pour les photos, j’y étais pour la manifestation. Un an après la mort de Clément Méric, la place de la Bastille était bien dégarnie à quatorze heures, un an après Clément, deux semaines après les élections européennes.

Ce n’est pas seulement qu’il est plus facile de photographier ceux dont on partage les idées. C’est aussi que, essayer de comprendre quelque chose aux constructions nationales et nationalistes dans un est une chose, mais lorsque les ultranationalistes s’approchent du pouvoir, il en faut plus.

Manifestation pour Clément Méric, 7 juin 2014

Manifestation pour Clément Méric, 7 juin 2014

Si j’étais photographe, j’aurais dû faire un tour de la place, être partout dans le cortège. Au lieu de cela, je rejoins les drapeaux du Parti de Gauche. Je croyais retrouver un ami, je retrouvent tout un groupe d’anciens de prépa – pour deux d’entre eux, venus entre deux oraux de l’agrégation de philosophie. Je reste là, à bavarder, jusqu’à ce que le cortège s’ébranle.

Manifestation pour Clément Méric, République, 7 juin 2014

Manifestation pour Clément Méric, République, 7 juin 2014

A Bastille, je m’inquiétais de ce que nous soyons aussi peu. Une fois en marche, depuis l’intérieur du cortège, cette impression disparaît. Je reste au même endroit du cortège, à voir plus d’images que je ne peux en capter, comme ce militant à la barbe prophétique, qui profite d’une halte pour distribuer des tracts, et le fait avec un geste d’une solennité et d’une gentillesse incroyables. Ou alors, comme ce flic en armure complète, dans le deuxième rang d’un barrage que personne ne songe à attaquer, qui lève au-dessus de la tête casquée d’un collègue devant lui son caméscope.

Boulevard de la République, 7 juin 2014

Boulevard de la République, 7 juin 2014

Je ne verrai que les personnes qui sont immédiatement autour de moi. Je renonce aux velléités de changer d’objectif: je reste à 35 mm. Pas le temps – surtout lorsque mes anciens camarades de classe doivent quitter le cortège. J’hérite de l’un des drapeaux qu’ils portait – je le prends, et un coup de vent vient au meilleur moment. Le drapeau dans une main, l’appareil à l’autre poignet – je reste comme ça jusqu’à Gambetta, où je rends le drapeau roulé à l’homme que j’ai abondamment photographié.

Paris, 7 juin 2014

Paris, 7 juin 2014

 

Gambetta, 7 juin 2014

Gambetta, 7 juin 2014

Gambetta, 7 juin 2014

Gambetta, 7 juin 2014

Lendemain de fête

Hier, c’était l’Ascension. Je ne sais pas s’il y a un quelconque lien entre cela et la boîte de cassoulet étiquetée « Christ » que j’ai eu la surprise de découvrir, la veille, dans un supermarché de province.

J’ai sorti mon téléphone – une première, je n’ai toujours pas l’habitude d’utiliser le téléphone pour autre chose qu’appeler, échanger des textos et consulter les mails – et j’ai pris une image, expédiée presque directement sur facebook. Si ça continue, je finirai un jour par devenir moderne.

Mais me moquer de ce Christ en conserve m’a rappelé pas mal d’images qui attendent depuis un an, ou deux, sur mon disque dur.

Cracovie, Pologne, été 2012

Cracovie, Pologne, été 2012

Les petites vieilles de village en traine de dire leurs rosaires, les prêtre en soutane, les calvaires bariolés – ces images qu’on hésite à montrer tellement il correspondent au cliché, et qu’on ne s’empêche pas de prendre. Un peu comme quand on voit passer une carriole de paysan…

Mazurie, Pologne, été 2013

Mazurie, Pologne, été 2013

Seulement, il y a quand même plus qu’un cliché visuel là-dedans. La religiosité de pacotille, ça existe, et derrière sa platitude, il y a bien quelque chose d’autre.

Ce n’est pas la foi qui m’intéresse – même si je sais bien que cela existe aussi. Ce n’est pas de mon ressort. Il y a, bien connu, le rôle identitaire.

Ostrowiec, Pologne, été 2012

Ostrowiec, Pologne, été 2012

Il faut admettre, il ne nous saute pas aux yeux dans ce qu’il peut avoir de plus violent. Nous voyons simplement tous ces gens qui assistent à la messe du dimanche depuis le parvis de l’église, puisqu’il est plus plus important d’y assister que de l’écouter. Nous entendons les chants d’église diffusés par des hauts-parleurs à l’extérieur, puisqu’il est inconcevable que cela puisse déranger quelqu’un. En tous nous retrouvons coincés, en voiture, à attendre qu’un pèlerinage finisse de passer. Les pèlerins nous lancent des regards complices et redoublent des chants – en attendant qu’on approuve.

Cracovie, Pologne, été 2012

Cracovie, Pologne, été 2012

Une religion baroque. Je retrouve ce baroque dans le livre de Wankowicz: un excès dans le rite et dans la gestuelle, revendiqué comme un trait oriental, et opposé à un protestantisme étatisé de l’Allemagne des années 1930, dans la tradition prussienne. Il décrit ces manifestations avec une certaine distance – mais aussi un attachement et une tendresse qu’on a pour ses souvenirs d’enfance. Dans le rite, il trouve la communauté, et s’y reconnaît. Pour moi, ce baroque est envahissant, comme il l’est dans l’architecture. On trouve peu d’églises en Pologne dont l’intérieur n’ait été refait à la baroque, chargé de volutes et dorures qui écrasent l’espace. Aussi, depuis l’enfance j’ai appris à apprécier le dépouillement sobre du style roman, à peu près introuvable dans le pays.

Cracovie, Pologne, été 2012

Cracovie, Pologne, été 2012

Si le baroque architectural finit par ennuyer, celui des comportements ne cesse de déranger. A Cracovie, je préviens Charlotte que l’église Saint André – magnifique église romane à l’extérieur – n’a aucun intérêt à l’intérieur. Tant pis – à la place, nous entrons dans celle des saints Pierre et Paul. Derrière son imposante grille ornée des statues des douze apôtres, elle m’a toujours paru particulièrement réussie, pour du baroque. L’intérieur, d’un blanc impeccable, dégage une impression d’espace et de sérénité… Une fois à l’intérieur, je révise mes souvenirs: si je l’ai vue magnifiquement dépouillée, c’est que je l’avais visitée pendant des travaux, désormais finis. La décoration de bois sombre et doré est de retour. Pourtant, nous faisons bien de venir – le dôme de l’église accueille une démonstration du pendule de Foucault. Mais à quelques mètres du pendule qui marque au laser son mouvement infaillible, une dévote se jette à genoux.

Sejny, Pologne, été 2013

Sejny, Pologne, été 2013

J’ai fini par apprendre que l’église n’était pas à proprement baroque – elle était antérieure à l’église Il Gesù de Gênes.

Même là où le décor n’a pas été transformé, le baroque du rite imbibe tout avec les bannières, les couleurs du Vatican (souvent, par contamination du drapeau national, affichées à l’envers…).

Vilnius, Lituanie, été 2013

Vilnius, Lituanie, été 2013

C’est bien ce trait-là qui m’a autant séduit dans l’idée de Charlotte de prendre le « rouge » pour fil conducteur en Pologne: C’est aussi le rouge des vêtements liturgiques.

Et, finalement, c’est sur le fond d’un mur rouge – qui peut être celui d’une institution religieuse, d’ailleurs – que je capte le noir ecclésiastique. Du rouge et du noir.

Cracovie, Pologne, été 2012

Cracovie, Pologne, été 2012

Possibilité de se perdre

La forêt envahit le jardin de Bronek. Les pins et les bouleaux ont depuis longtemps passé la limite marquée par un grillage rouillé. Les arbres, devenus hauts, entourent le jardin, descendent jusqu’au chemin qui traverse le hameau, s’appuient sur l’angle de la grange qui s’écroule tranquillement, là où les omniprésentes grandes fourmis noires ont recouvert le sol d’une épaisse couche d’aiguilles de pin et ont creusé de profondes galeries sous les racines.

Comme les lierres et la vigne sauvage envahissent la maison de Bronek elle-même, monte sur le toit, soulève les lourdes tuiles céramiques et laisse pendre ses vrilles dans le grenier, entre les chevrons vermoulus, la forêt est en train d’avaler le jardin.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

Par une nuit d’orage, les tuiles dérangées laissent s’infiltrer l’eau de pluie. Les gouttes s’amassent sur les grandes feuilles qui tapissent le toit, descendent le long des vrilles et retombent sur le bois spongieux. Une trace luisante s’allonge sur la poutre que mon père a dû consolider il y a quelques mois – puis la goutte tombe.

-Charlotte, réveille-toi. Il te pleut dessus.

J’ai du mal à garder mon sérieux en disant cette phrase. Charlotte roule sur elle-même, s’enfonçant sous la pente du toit, tandis que je me déplace par petits mouvement, pour me placer entre les fuites, en espérant que le tissu de mon sac de couchage est suffisamment imperméable.

Seule une petite fenêtre dans le mur pignon de la maison pourrait permettre de voir à l’extérieur – mais il fait bien trop sombre – on n’aperçoit que des éclairs, de plus en plus espacés.

La pluie bat le toit fuyant. Ce murmure-là m’est familier : dans d’autres maisons, je l’ai écouté depuis mon enfance.

Ce que je n’entends pas dans ce murmure familier, c’est la forêt.

Elle est pourtant là – difficile d’être plus près. La masse noire qui remplit la fenêtre est bien celle de la forêt qui, à une vingtaine de mètres de nous, est en marche.

Ce n’est pas faute d’écouter. C’est aussi pour cela que nous sommes ici.

Le murmure originel de la forêt reste inaudible dans cette région que l’on visite spécialement pour l’entendre.

Melchior Wankowicz, par qui je me laisse guider, est intarissable sur le sujet : la présence immédiate, sensible à tout instant, volontiers oppressante, de la forêt est omniprésente dans son livre.

Je cherche la même, et non seulement pour pimenter le séjour. Comme sa langue incroyablement riche, nourrie d’un terreau oriental auquel je n’ai plus accès, m’attire tout en opposant une sacrée résistance dès que je tente d’en traduire une phrase, son attention à cette nature m’attire mais m’échappe.

À en croire certains passages, je suis trop occidental. Cette forêt que lui, originaire de Kowno (Kaunas), perçoit comme familière, même s’il la sent aussi menaçante, est hostile à un auteur Allemand. Pour ce dernier, toute cette nature dense est menaçante. Mais elle l’est aussi pour la fille de l’écrivain, élevée à Varsovie, déjà plus occidentale que lui.

Mais le problème n’est pas là : cette forêt qui nous entoure en permanence ne m’effraie pas. Elle est là, c’est tout. Je suis sourd à son murmure.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

Ce murmure que je n’entends pas aurait bien pu être celui des origines. La Wildniss effrayante qui résiste aux colons allemands qui ne la comprennent pas mais qui accueille ses autochtones, ceux de Mazurie et même, autochtones absolus, ceux de l’adamique Lituanie – c’est la nature même qui se refuse à une domination contre nature. Et peu importe que ce sont les Allemands eux-mêmes qui ont les premiers conçu la Wildniss comme la matrice originelle : ce n’est pas la même forêt. Tout comme la mangrove a été effrayante pour l’écrivain qui n’appartient pas au Mexique et ne peut le regarder qu’avec un regard extérieur, la forêt de Mazurie met à l’épreuve celui qui n’y a pas sa place naturelle – comme ce brave instituteur Lanc, l’un des héros de Wańkowicz venu en Prusse Orientale depuis la lointaine Silésie de Cieszyn (Teschen), enseigner dans une école de campagne polonaise malgré l’hostilité du pouvoir nazi.

Plus à l’est, le Parc National de Bialowieza se targue de renfermer les derniers fragments de la forêt primaire, jamais touché par la hache humaine, d’Europe.

Là où nous sommes, un seul coup d’œil suffit de voir que la forêt, immense, est aussi jeune. Il suffit de voir que les pins dominent largement – et qu’ils sont bien alignés. Au fond du jardin de Bronek, derrière la clôture, on aperçoit encore des sillons sur lesquels les arbres ont été plantés.

Bronek, l’homme de la forêt, l’a vue grandir.

-Quand je suis venu ici, c’étaient des champs !

Entre son hameau et les prochains villages s’étendaient des cultures, certes plutôt misérables dans cette terre sablonneuse.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

-Après, les gens sont partis, et ça ne rapportait rien, alors on a laissé pousser la forêt.

Là, bien sûr, où l’on ne l’a pas plantée à dessein.

Wańkowicz, en parcourant la région en kayak et en voiture, en 1935, et qui sent la présence de la forêt en permanence, a vu une région beaucoup plus agricole que nous en 2013.

Ce n’est pas la forêt qui a disparu – c’est moi qui ne l’entends pas.

Si le poids du climat mental des années trente laminait le régionalisme entre les deux nationalismes, pour ce qui est de la nature, les nuances ne sont pas gommées, c’est même le contraire.

La Prusse orientale est à part : elle est plus imposante, plus majestueuse que celle de la Pologne ; elle se situe entièrement du côté du sublime ; c’est elle aussi qui inspire les croyances populaires, censées remonter aux Prussiens païens d’avant Saint Adelbert.

Je regarde, partout autour de nous, ces pins immenses. Ils font peut-être les quarante mètres dont parle Wańkowicz – mais sont-ils différents de ceux que j’ai connu à cinq cents kilomètres d’ici ? Je me tourne vers Charlotte : elle respire l’air chargé de résine. Je traduis à Bronek, qui, d’abord, s’étonne – comme tous les Polonais – qu’on trouve impressionnant un trait aussi commun du paysage. Puis, il sourit, un peu pensif : non, les pins d’ici… C’est vers Ustroń – dans le Sud du pays – qu’il a vu les arbres les plus immenses. La dernière fois qu’il est venu chez ma grand-mère, il a encore pris cette route qu’il avait connu dans sa jeunesse. Il la décrit en détail, il la voit presque défiler.

Nous sommes, comme tous les soirs, assis à la table de la terrasse. Derrière Bronek, dans le noir, se dressent les files des pins de Mazurie – mais c’est un tout autre lieu qui est présent : presque palpable, à cinq cents kilomètres.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

L’intensité de cette présence est frappante. Le spectre du brave instituteur Lanc, militant de la culture polonaise bien que protestant, n’est peut-être pas si loin, puisque nous sommes encore à vanter la beauté de la région de Cieszyn.

Le lendemain, nous reprenons le chemin du lac, en espérant trouver ses rives aussi désertes que je les avais connues à dix ans et qu’elles l’étaient deux mois plus tôt. Sur le chemin, le murmure originel des pins à peine trentenaires m’échappe toujours.Il faudrait peut-être s’y enfoncer, se laisser errer ? Je serais tenté, mais, sans que je le cherche, nous l’avons fait. Pour aller se baigner dans le petit lac proche de la tanière de mon oncle, il faut suivre un chemin qui longe la rive. L’on arrive d’abord à un ponton en ruine. Mais des gens y sont déjà, pour pêcher ou pour se baigner – alors il faut continuer, chercher un autre endroit où les roseaux s’interrompent et où le fond ressemble plus à du sable qu’à de la vase. S’il y a des gens, et qu’on continue, on tombe sur une minuscule plage, autrefois flanquée d’un autre ponton – mais juste au-dessus de nous il y a des maisons qui accueillent des estivants, si bien qu’on entend de loin les cris des enfants en train de jouer.

Mazuriee, Pologne, août 2013

Mazuriee, Pologne, août 2013

Un peu plus loin, de l’autre côté d’une crête, il y a un autre lac, plus grand. Il faut plus de marche, et une première fois je me trompe de chemin, avant de nous faire descendre sur la mauvaise rive – celle qui ne reçoit pas la lumière directe du soleil. Il y a un sentier qui la longe pourtant – on m’expliquera plus tard que cette rive sombre intéresse les pêcheurs. Mais c’est une déception : à travers les branches, nous voyons la lumière orange du soir éclairer une minuscule plage de l’autre côté du lac, alors que nous tombons encore et encore sur des ordures laissées par les pêcheurs. Tant pis, nous revenons un autre jour : la petite plage, cachée entre les roseaux de ce lac à l’eau exceptionnellement pure d’une improbable couleur turquoise, est encore occupée. Nous passons notre temps à sillonner cette forêt. Mais s’y enfoncer plus profondément ne résout pas mon problème. Ni celui de saisir l’émotion tant de fois évoquée dans les descriptions de cette région, ni celui de la montrer.

Ce deuxième problème est tout à fait pratique et m’agace de plus en plus. Le temps passe, je ne me sépare pas de mon appareil, mais je ne déclenche que relativement peu, et pour enregistrer de fades cartes postales. Nous sommes là où il fallait être, au plus profond de la région forestière, mais comment faire pour que cela apparaisse ? Sur les photos, je n’ai que des arbres – mais des arbres, j’en ai aussi à Fontainebleau. Il faut la marre des arbres, certes. Comme pour s’échauffer, je cherche des traits formels – des branches à contre-jour, formant une sorte de toile d’araignée lumineuse.

Encore une carte postale.

Alors, je m’attaque aux chemins : sableux, sinueux, qui attirent entre les arbres. Mais un chemin vide apparaît très plat sur une photo – alors même que c’est son principal intérêt sur le terrain. Lorsque, un jour, les troncs des arbres projettent leurs ombres en éventail sur le sable du chemin – je sens quelque chose poindre, mais je ne le tiens pas encore, cela reste flou.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

Le soir, je regrette de ne pas avoir emporté mon exemplaire de Wańkowicz. Notre départ approche, et je repense à un passage des premières pages du livre : l’auteur prépare son voyage, et le cœur le pousse à aller toujours plus loin vers le Nord. On y trouve moins qu’au Sud, mais ce qui y est – une nature pure, originelle – est toujours plus intense. Les clairières des forêts sont sans fin, les eaux sont poissonneuses … L’eau, là-bas, au Nord, est rousse, ferrugineuse, transparente… J’avais retenu la contradiction : mais ce n’est pas grave, puisque toutes les qualités y sont, et démultipliées. Tous les chants d’oiseaux sont plus forts – Et le ciel y est aussi plus bas, plus proche des gens. Seulement, il est plus pauvre – comme s’il venait de se séparer de la terre. Lorsque le brouillard enveloppe les boulaies, tu te demandes, visiteur, si, le prochain virage franchi, ton bateau ne glissera pas sur les nuages. Et lorsqu’un arc en ciel se dresse, il n’est pas orgueilleusement perché sur quelques montagnes, mais, on dirait – tu n’as qu’à approcher et grimper, si le cœur t’en dit.

Ce Nord – inaccessible, puisqu’au nord, c’est la Russie, c’est la Lituanie, dont la frontière était fermée, en 1935, après l’agression polonaise – c’est la terre primordiale, comme à peine créée. La Lituanie comme terre des origines – un topos de la littérature polonaise, mais ici, il est magistralement réalisé.

Mais il y a autre chose : ces envolées, pleines de chants d’oiseaux et de bruits des poissons dans l’eau des lacs prêtes à épuiser mes maigres réserves d’onomatopées se passent de tout élément extraordinaire. Tout se joue sur l’intensité de ce qui se trouve peut-être ailleurs, mais comme terni.

Tout est dans l’attention au détail : ce détail que nous n’avons pas l’habitude de voir.

Trop de vitesse ? C’est l’idée qui vient à l’esprit immédiatement : nous allons vite, et notre perception est formée par une masse d’images fortes. Oui, seulement, depuis Danzig, nous avons à peu près abandonné la vitesse : nous nous contentons des transports en commun, et nous avons passé presque une semaine entière ici.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

C’est cette même attention au détail du lieu qui me frappait dans le livre et dans la description que Bronek faisait de la route près d’Ustroń, ou encore dans la connaissance qu’a pu avoir mon grand-père de la météorologie du coin qu’il habitait : les orages qui y défilent en été avaient pour lui des trajectoires précises, qui s’expliquaient par l’hydrographie de la région. Bien plus que sur l’idéalisation, ce rapport au lieu s’enracine dans un type de connaissance, cette connaissance du pays (krajoznawstwo), ou, pour prendre le terme allemand, la Heimatkunde. C’est loin de la géographie scientifique, et le terreau nationaliste, ou du moins patriotique, si toutefois l’un n’est pas un simple euphémisme de l’autre – est quelque peu dérangeant. La connaissance certes appuyée sur quelques éléments de géographie physique et même humaine, mais avant tout connaissance intime, empirique, de son Heimat, doit construire un attachement à la fois profond et plus conscient à ce pays qu’on a parcouru et qu’on a appris à connaître par son corps même. Ce fond patriotique était parfaitement conscient dans les années trente : plus loin, le même Wańkowicz écrit, à l’occasion des canaux navigables en Mazurie : Nous, les kayakistes, sommes peut-être la plus légère cavalerie de la Pologne, mais nous soulevons des masses immenses de jeunesse et les faisons circuler avec le sang de la Patrie. Et lorsque le kayak heurte le mur d’une frontière qui lui coupe la voie d’eau, l’adolescent, peut-être futur homme d’État, a pour toujours greffée dans son âme la folie d’ouvrir dans la maison nationale des fenêtres, dans la maison nationale, dans laquelle il se sent à l’étroit.

Une portée patriotique que, la langue fleurie passée de mode en moins, mon grand-père n’aurait probablement pas désavouée. En cherchant bien (il suffit d’ouvrir L’avènement des loisirs d’Alain Corbin), cette généalogie nationale est commune à tout le tourisme, et surtout celui de montagne. Mais il m’a fallu passer par le livre d’A. Corbin pour en prendre conscience, alors que la montagne occupait l’essentiel de mes vacances pendant toute mon enfance. La généalogie du tourisme comme le volet pratique de la Heimatkunde s’est presque effacée sous son aspect commercialisé et sportif-hygiéniste.

Cette petite découverte, si elle n’a rien d’original, permettait malgré tout de traquer un peu plus loin la chimère nationale. Mais l’idée de connaître l’espace par le corps, de l’expérimenter et s’y plonger suffisamment pour atteindre la même intensité de perception ne se réduit pas à sa généalogie douteuse.

C’est même le but du voyage, surtout d’un voyage lent, où l’on cherche à rendre sa densité à l’espace et faire de la fatigue musculaire un outil d’observation. Photographier sert le même objectif : plus encore que garder la trace d’un moment, le vrai apport de l’appareil photo est dans sa capacité à forcer l’attention pour être-là pleinement.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

Et puis, le soir du dernier jour de l’étape chez Bronek (dernier jour supposé, nous avons dû retarder le départ au dernier moment), tout s’est mis en place. Le jour déclinait lorsque nous revenions du lac avec ma cousine qui avait décidé de nous accompagner. L’ombre de la forêt s’était déjà posé sur l’eau quand nous nous sommes détournés du lac et l’obscurité commençait à monter depuis les racines. Tous les touristes que nous avons croisés à l’aller étaient déjà partis – la forêt était enfin telle que je l’avais toujours connue, vide. Je m’attarde et reste derrière Charlotte et ma cousine, le téléobjectif monté malgré l’obscurité, j’ai envie d’écraser la perspective et densifier encore cette masse compacte de branches, d’aiguilles de pin, de toiles d’araignée. Nous approchons de la crête qui sépare les deux lacs, creusés par le même mouvement de l’inlandsis. Les filles sont devant, j’entends encore, de temps en temps, un mot qu’elles échangent, mais le silence du soir m’enveloppe. Il fait toujours chaud, mais un souffle humide plane déjà au sol. La conversation s’efface complètement ; autour de moi, le sous-bois est dense et immobile. Pour un instant, mon isolation est complète. Mais il faut y aller : je monte, d’une traite, le chemin. Là où les bouts des deux lacs sont les plus proches, séparés seulement par cette digue naturelle, c’est un souffle chaud qui m’enveloppe : toute la chaleur de cette journée d’août, de sable et des aiguilles de pin chauffés au soleil, y attendait. Je respire l’odeur de résine suspendue dans cet air de midi qui s’est attardé ici. Il n’y a qu’un seul chemin possible, je n’ai qu’à le suivre. Les filles sont plus loin que je ne pensais. Je m’arrête pour être suffisamment loin pour avoir un plan américain avec le téléobjectif. Ma cousine apparaît comme une tâche lumineuse : autour d’elle, la forêt forme des murs continus et déjà noirs. Elle agite les bras pour chasser les moustiques, se retourne vers moi un moment, puis repart. J’attends un instant de plus, en déclenchant de temps en temps. Cette forêt, elle la connaît par cœur – elle est chez elle. Mais dans mon viseur, je vois sa silhouette fine, avec le point coloré du sac à dos, qui s’éloigne, confiante, dans l’obscurité montante de la forêt. Une image archétypale. Je déclenche en série, espérant qu’il y ait dans le lot des images nettes, si la stabilisation marche assez bien.

Mazurie, Pologne, août 2013

Mazurie, Pologne, août 2013

Le dernier soir, j’ai eu ma forêt qui n’est pas une accumulation d’arbres – la forêt, c’est la possibilité de se perdre.

Un intérieur tout blanc, immense, avec des crucifix.

Je ne saurais dire si c’est parce que Noël était il n’y a pas si longtemps, ou parce que les rois sont passés il y a peu, mais j’avais envie de travailler sur mes photos d’église.Vient s’ajouter à cela que la Pologne, et avec elle l’Europe de l’Est, me manque.

Le fils de l'homme - Danzig, été 2013

Le fils de l’homme – Danzig, été 2013

La photo a été prise au château de Malbork/ Marienburg, où il y avait une exposition temporaire. Malbork était une étape obligée dans ce coin de la Pologne, en particulier quand on est accompagnée par un médiéviste, et qu’on est médiéviste soi même.

Une autre étape qu’il ne fallait pas louper, à Gdansk, c’était la cathédrale. Je l’ai trouvée presque aussi imposante que les forêts de bouleaux autour de Cracovie.

Abords de la cathédrale de Gdansk, été 2013

Abords de la cathédrale de Gdansk, été 2013

Il fut un temps où la cathédrale de Gdansk possédait un Memling. Aujourd’hui, il a été confié à un musée, mais ils ont gardé une copie. Dans l’édifice, les immenses colonnes m’ont rappelé les puissants piliers des églises arméniennes, mais contrastaient par leur blancheur éclatante.

En croix et diagonale - Gdansk, été 2013

En croix et diagonale – Gdansk, été 2013

Et elles étaient côtoyées d’éléments beaucoup plus modestes.

Abords de la cathédrale de Gdansk - été 2013

Intérieur de la cathédrale de Gdansk – été 2013

La comparaison avec les églises arméniennes s’arrête assez rapidement. Car, dans la cathédrale de Gdansk, nous sommes dans le gothique. Flamboyant, écrasant, bouleversant.

Tantale, cathédrale de Gdansk, été 2013

Tantale, cathédrale de Gdansk, été 2013

Et en plus des crucifix, il y avait aussi des anges. Déchus ou pas.

Les anges, cathédrale de Gdansk, été 2013

Les anges, cathédrale de Gdansk, été 2013

Mais il y avait aussi des humains.

En visitation, cathédrale de Gdansk, été 2013

En visitation, cathédrale de Gdansk, été 2013

 

Bonne année! Il y a quelques années…

Bonne année à vous tous!

Pour fêter la nouvelle année, quelques photos de la nuit du Nouvel An!

Métro. Paris, nuit de nouvel an 2009/2010

Elles ne sont pas toutes récentes. Nous aurions pu continuer sur les photos plutôt personnelles, un peu comme celles du dernier article. Nous allons peut-être même le faire, puisque certaines sont plutôt réussies.

Champs Élysées, nuit de nouvel an 2009/2010

Mais il m’est arrivé de n’avoir rien à faire la nuit de nouvel an. Peu importe pourquoi – j’en ai profité pour m’en faire un exercice. Un sujet clos, à réaliser entièrement en une seule nuit et à traiter rapidement. Et appliquer ce que j’ai appris, quelques années plus tôt, en suivant mon premier (et pour le moment, le seul – ce qui est un tort) stage photo.

Champs Élysées, nuit de nouvel an 2009/2010

Je me suis lancé. Comme toujours, le démarrage a été un peu long: je commençais à perdre l’espoir en tournant dans les quartiers dont j’ai le plus habitude, mais qui étaient déserts. Puis, j’ai rejoint les Champs Élysées, décorés, mais plutôt endormis eux aussi.

Champs Élysées, nuit de nouvel an 2009/2010

Peu avant minuit, j’ai décidé de changer d’endroit, et je me suis engouffré dans le métro formidablement bondé pour aller voir du côté de Trocadéro. Quelque part dans la foule compacte, entre les éclaboussures de champagne et les anémiques départs de quelques fusées illégales, mon téléphone portable y est resté, me faisant louper les vœux de nouvel an de Charlotte.

Métro. Paris, nuit de nouvel an 2009/2010

Tant pis, j’ai encore marché une bonne heure, histoire de voir la foule se disperser, les provinciaux repartir, déçus qu’il n’y ait plus de feu d’artifice, les vendeurs de crêpes plier boutique et les flics s’affairer. Et puis – le métro ne faisait qu’une partie des arrêts. J’ai failli rentrer à pied dans ma chambre de bonne du XVIe que j’ai depuis quitté sans regret.

Trocadéro, nuit de nouvel an 2009/2010

Je n’ai pas repris cette série: j’ai simplement ajouté le nouveau filigrane et réduit un peu le bruit avec la version plus moderne de Lightroom. Pour le reste, la série est restée la même, prise avec mon Konica-Minolta Dynax 5D qui finissait alors sa carrière, puis traitée sous Lightroom 2.

Trocadéro, nuit de nouvel an, 2009/2010

Autre précision: la série a été faite il y a quatre ans, comme un exercice personnel et sans aucune visée de publication. Si aucune photo n’est prise dans le but de rendre quelqu’un ridicule, si par miracle quelqu’un se reconnait ici et ne souhaite pas y figurer, la photo sera bien entendu retirée.

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Trocadéro, nuit de nouvel an 2009/2010

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Trocadéro, nuit de nouvel an, 2009/2010

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Paris, nuit de nouvel an 2009/2010

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Paris, nuit de nouvel an 2009/2010

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Bir Hakeim, nuit de nouvel an, 2009/2010

Joyeux Noël: le réveillon en photos

Ce qui devait suivre était un article sur la forêt de Mazurie. Cet article est toujours en chantier: mais avant qu’on arrive à le finir, Noël est arrivé.

Le réveillon est toujours l’occasion de ces quelques images obligées: le sapin éclairé, l’ouverture des cadeaux… Surtout s’il y a des enfants. Pour nous, ce n’est pas (encore) le cas.

Ouverture des cadeaux. Décembre 2013.

Ouverture des cadeaux. Décembre 2013.

Ce n’est pas une raison de se priver de quelques images, même attendues – d’autant plus que, sous le sapin, il y a eu du matériel photo.

Radek essaie un vieux blouson de moto. Décembre 2013. Pris avec son EOS 60D.

Radek essaie un vieux blouson de moto. Décembre 2013. Pris avec son EOS 60D.

D’abord, c’est mon frère qui a reçu son nouvel appareil photo. Fatigue de se contenter des photos prises avec un téléphone, il a décidé de passer le cap et, après pas mal d’hésitations, il a choisi un Canon EOS 60D, avec un 35 mm f/2. Nous ne pourrons donc pas échanger nos objectifs.

Son colis est arrivé tout juste avant le réveillon – pile à temps.

Pour moi, habitué depuis quatre ans à mon matériel Nikon, c’était une occasion de voir un peu en face. Peu importe que, en réalité, je compare un modèle ancien et un modèle en fin de vie – cela fait presque « photographe du grenier ».

Décembre 2013

Décembre 2013

Autant les petits Canon ne m’ont jamais plu, la poignée massive du 60D donne décidément envie: mon Nikon reste confortable mais j’ai toujours trouvé qu’il gagnerait à être un peu plus grand. Là, l’appareil remplit la main, et son poids rassure. Je sais, la mode est au tout-minuscule, mais je suis un dinosaure. Je sens comme une pointe d’envie. Le doigt repose confortablement sur la détente, la touche AF-ON tombe droit sous le pouce.

Radek. Décembre 2013

Radek. Décembre 2013

Ce qui a fait le choix de Radek, c’est l’ergonomie. C’est vrai, la prise en mains joue – mais c’est surtout la disposition des boutons qui a joué. Les touches d’accès direct disposées le long de l’écran d’épaule se manipulent très bien de l’index, sans décoller l’œil du viseur. Il a l’oeil, mon frère – je ne m’en étais pas rendu compte il y a quatre ans! Et il n’y a même pas besoin de maintenir la touche enfoncée pendant qu’on tourne la mollette – génial!. D’ailleurs, je préfère nettement les mollettes horizontales des Nikon – mais mon envie croît et je me surprends imaginer un changement de crèmerie pour quand mon vieux D90 rendra l’âme.

Nuit de Noël. Décembre 2013

Nuit de Noël. Décembre 2013

Seulement, mon Nikon d’âge canonique n’a pas été fait pour rendre l’âme facilement. Le Père Noël s’en charge aussi: à mon tour d’ouvrir les cadeaux, je découvre un flambant neuf Nikkor AF-S 50 mm f/1.8. De quoi tenir compagnie au 35 mm f/1.8 DX et au 70-300 VR que je sors trop rarement. Je monte le nouveau jouet sur mon appareil qui fait un peu petit. Ah, mais pour son âge, il tient bien le coup… Entre nous deux, des portraits s’enchaînent. On se repasse le matériel – pour voir comment marche l’ergonomie Canon, ou pour voir ce que l’AF Nikon sait faire.

Noël passé, le cadeau de mon frère a déjà fait 400 déclenchements.

Cadeaux de Noël. Décembre 2013

Cadeaux de Noël. Décembre 2013

En déchargeant les cartes mémoire, il n’est pas facile de dire quelle photo a été faite avec quel matériel. Ce qui est sûr, c’est que mon frère est toujours aussi photogénique qu’il a toujours été (je n’ai pas attendu cette année pour m’entraîner sur lui). Et qu’en jouant avec les nouveaux jouets, nous avons tous les deux fait quelques images tout à fait avouables.

Radek. Décembre 2013

Radek. Décembre 2013

Au passage, nous nous sommes bien entendu avec Radek – je prends son opinion presque comme un avis autorisé – sur notre intérêt limité pour le portrait serré sur le seul visage, et le goût commun pour le cadrage horizontal, un peu à la manière des gros plans de cinéma.

Radek. Décembre 2013

Radek. Décembre 2013

Avec l’accord de ma principale cible, je publie quelques-uns des produits plus réussis de ce mitraillage, et j’en profite pour souhaiter les bonnes fêtes de fin d’année à touts ceux qui par un hasard du net tomberaient sur ce blog désert!

Crèche de Noël. A l'arrière-plan, un tableau de Radek. Décembre 2013

Crèche de Noël. A l’arrière-plan, un tableau de Radek. Décembre 2013

Ah, et le matériel? Eh bien, je me ferai sans doute plaisir de piquer de temps en temps le Canon de mon frère. En tout cas, tant que je ne pourrais m’offrir mon futur Nikon.